Gino Severini est sans doute le plus français des artistes italiens. Pendant un demi-siècle, il fut en effet le symbole vivant des échanges artistiques entre l’Italie et la France : « Les villes auxquelles je suis le plus attaché sont Cortone et Paris. Je suis né physiquement dans la première et intellectuellement autant que spirituellement dans la seconde« . Pour présenter l’évolution de cet artiste qui joua un rôle important dans la création artistique de la première moitié du XXe siècle, l’exposition présente différentes étapes de sa carrière : divisionnisme de 1905 à 1910, futurisme de 1911 à 1915, cubisme de 1916 à 1919, retour à la figure de 1920 à 1943.Gino Severini est un artiste moderne et classique qui a bouleversé l’histoire de la peinture en introduisant la vitesse, la sonorité et la lumière. Lignes et couleurs sont ses bases de travail. Ses recherches, changement de styles lui ont porté préjudice auprès des galeries et des collectionneurs, français. Son travail est connu en France par sa période futuriste, alors que les Italiens regardent l’intégrité de son œuvre. Il est né le 7 avril 1883 à Cortone et est mort le 26 février 1966 à Paris. Issus d’une famille modeste, élevé par ses grands parents, il montre dès l’âge de 16 ans une passion pour le théâtre et les décors.
La période divisionnisme de 1905 à 1910 Dès 1899, il est à Rome avec sa mère et décide de sa vocation. Il lit les philosophes et devient l’ami indéfectible d’Umberto Boccioni. Il rencontre Ballá qui revient de l’Exposition Universelle de Paris où il a vu les Impressionnistes et Néo-impressionnistes. Ces derniers (le chef en fut Signac (1863-1935)), proposent à partir des découvertes récentes sur les couleurs de peindre par points juxtaposés au lieu de grandes taches de couleur : pour qualifier leur peinture, ils inventent les termes de Pointillisme, Chromoluminarisme, Divisionisme, etc. Il adopte cette technique. Ses premières œuvres sont acceptées au salon en 1904, où il présente Le sillon 1903-04 huile sur toile 89,9x190cm, mais refusées au salon de 1905 ce qui conduit à créer le salon des Refusés. Il copie les maîtres italiens à Florence ce qui finance son voyage à Paris en 1906. Il use du pastel. La Bohémienne 1905 pastel sur carton 160x74cm d’un très grand format pour le médium
Quand il débarque à la Gare de Lyon, en octobre 1906, il n’a que cinquante francs en poche (dit-on…). Il se rend à Montparnasse où se met à fréquenter le milieu artistique de la Butte. Il y rencontre Modigliani qui les présente à l’avant-garde composée des peintres étrangers et français. Il loue un atelier au 5 impasse Guelma, près de la place Pigalle, où viendront Suzanne Valadon, son fils Maurice Utrillo et son amant André Utter ainsi que Georges Braque. Ce dernier lui présente Picasso au Lapin Agile. C’est à la fin de 1909, lorsqu’il rend visite à Picasso, dans son atelier au 11 boulevard de Clichy qu’il rencontre Apollinaire. Ils deviennent très amis et quand Severini se marie avec la fille du poète Paul Fort, le 28 août 1913, Apollinaire et Marinetti sont ses témoins.
Ecoutant la musique 1907 pastel sur papier 35x35cm présente Boccioni au centre et lui coupé sur la droite. Les grandes lignes construisent la composition. Diagonale coupant l’œuvre au centre.
Autoportrait à la pipe et chapeau panama, 1908, pastel sur papier 50×34 cm Il donne de lui une image élégante. La touche est fragmentée et colorée. Une grande feuille blanche derrière lui rappelle son métier. Il réalise alors beaucoup de portraits, invité alors en Poitou à Civray.
Portrait de Monsieur Patrout 1908 pastel sur carton 100x76cm le pastel est pour lui un médium dont l’utilisation est rapide et peu onéreuse. L’environnement de ce vieux paysan est marqué par le crucifix sur la cheminée
Yvonne Geraud 1909 pastel sur papier 55x50cm Comme toujours un travail de la lumière important et le regard.
Paysage à Civray 1909 huile sur toile 115x195cm peinture de grand format la plus aventureuse et la plus réussie de cette période. C’est l’effet de la lumière qui l’intéresse. Au premier plan les tons chauds et la touche aux points plus larges, au second les froids et la touche plus serrée.
Le Marchand d’oublies 1908 huile sur toile 59x72cm le sujet est plus la lumière et le travail sur la couleur
Printemps à Montmartre 1909 huile sur toile 72x60cm
La période futurisme de 1911 à 1915 Il explore la manière pointilliste jusqu’en 1910, date à laquelle il signe le manifeste futuriste aux côtés d’Umberto Boccioni, Giacomo Balla, Marinetti et Carlo Carrà. En 1906, tandis que Severini s’installe à Paris, Boccioni entame un large périple européen qui s’achève l’année suivante à Milan. Là se noueront bientôt d’autres amitiés picturales : avec Carlo Carrà, puis Luigi Russolo, Romolo Romani et Aroldo Bonzagni. Cette même année 1909 se produit encore la rencontre décisive avec Marinetti, le remuant directeur de Poesia , dont Le Figaro a publié le 22 février précédent le manifeste fondateur.
Le 11 février 1910 paraît sous forme de tract publié par Poesia la proclamation : Agli artisti giovani d’Italia (connu comme Manifeste des peintres futuristes). De forme agressive, le texte est cosigné par les « Milanais » Boccioni, Carrà, Russolo et s’adjoint les noms de Severini puis de Balla. Suit, le 11 avril, La Peinture futuriste (dit Manifeste technique) qui précise les options thématiques et esthétiques du groupe. Plusieurs dizaines de manifestes artistiques se succéderont jusqu’à la fin de la guerre. Il n’y a guère de thèmes de la vie sociale, politique et morale, littéraire, artistique ou scientifique qui ne soient abordés dans la perspective futuriste. Si leur but est de revitaliser l’art italien en dépeignant la vitesse et le dynamisme de la vie moderne. Severini partage cet intérêt esthétique, mais son travail ne possède pas les connotations politiques propres au futurisme (notamment fascisantes). Il préfère aux voitures et aux machines la figure humaine en mouvement, notamment dans des scènes de night-clubs où sont évoqués tout ensemble les sons, le rythme et les couleurs. Il sert de relais entre le groupe milanais et les peintres ou écrivains de l’avant-garde parisienne, préparant notamment l’exposition chez Bernheim. Dès l’origine, sa manière s’imprègne fortement de cubisme ; elle en demeurera assez proche par le découpage de l’objet, ré agencé toutefois de façon dynamique, par l’introduction des mots dans l’image et la technique du collage.
Souvenir de voyage 1911 huile sur toile 47x75cm un immense chaos d’images faisant référence à la France et l’Italie, avec des échelles différentes/. Tout cela dans une volonté de faire s’entrechoquer les choses et de faire circuler le regard du spectateur.
Le boulevard 1911 huile sur toile 63x91cm tout est fractionné dans une gamme chromatique qui mêlent harmonie et rythme. La géométrisation, les formes pyramidales ne gênent pas la lisibilité.
Autoportrait 1912-réplique 1960 huile sur toile 55×46, 3cm portrait éclaté dans lequel on reconnaît les lunettes et la cigarette (fumer est l’occupation des intellectuels). Seule, une oreille décentrée montre l’attention et l’coute de l’artiste.
Portrait de Madame M.S 1913 pastel sur carton 92x65cm dissociation des formes pour une lisibilité existant encore
Danse du Pan-Pan au Monico 1909- Réplique de 1960 huile sur toile 280x400cm Ses peintures présentent à cette époque une double tendance : à la recherche du dynamisme et de la vitesse, caractéristique du Futurisme mais qui se traduit plutôt dans l’évocation de bals et de danseuses que dans celle de machines en mouvement, Severini joint sa préoccupation de la composition formelle et de l’équilibre des structures qu’il tient du Cubisme. Il essaie d’intégrer les bruits, les odeurs…
Danseuse bleue 1912 huile sur toile 61x46cm dans lequel il intègre des paillettes dorées à la couche picturale, les inclusions de matières (paillettes, feuilles métalliques…) concourent à l’ »intensification réaliste » avec les paroibere et les onomatopées et, anticipant sur les expériences poly-matières, profilent « la fin du tableau et de la statue » annoncée par Severini. Elle se présente comme un miroir brisé.
Danseuse à Pigalle 1912 -huile sur toile montre la décomposition des motifs en mouvement par la représentation simultanée de facettes juxtaposées. La danse est son thème de prédilection. Courbes et obliques donnent le dynamisme, le mouvement.
Danse de l’Ours au Moulin-Rouge 1913 -huile sur toile 100x74cm ici un couple en osmose dans la danse. Il utilise la réserve comme lumière. Il s’éloigne du pointillisme.
Forme d’une danseuse dans la lumière 1912 pastel et paillettes sur papier 50x35cm une composition quasi abstraite dans une forme syncopée pour évoquer le rythme musical.
Danseuse 1913-14 pastel, aquarelle et tempera sur carton 62×47, 5cm il simplifie, rend abstrait son idée de danse.
Rythme plastique du 14 juillet 1913 huile sur toile 85x68cm Poussant plus loin sa recherche, Severini réalise un tableau non figuratif dont la composition est fondée sur une construction orthogonale et quelques obliques, des passages entre les formes, un jeu de couleurs restreint et des formes peintes qui débordent sur le cadre. L’ajout du mot perme de situer la scène.
Danseuse et tzigane 1913 huile sur toile 42,5×36, 5cm un violoniste surplombe la scène. La déstructuration du corps fait écho à la structure de la touche, épaisse et présente.
Danseuse dans la lumière 1913-14 huile stuc et paillettes sur bois 35x33cm le format ovale crée le mouvement. On repère quelques parties du corps et le jaune de la lumière qui traverse la danseuse. Beaucoup de dessins préparatoires ont devancé cette œuvre.
Danseuse au Tabarin 1913 fusain et sanguine sur papier 54,5x46cm
Expansion sphérique de la lumière 1913-14 huile sur toile 60x50cm 1913, l’étude de la lumière le conduit à abandonner toute trace d’objet dans la série Expansion de lumière. Au même moment R. Delaunay travail à ses contrastes colorés, dans la série des fenêtres.
Robert DELAUNAY : Fenêtres simultanées sur la ville, 1912, huile sur toile, 46x40cm
Expansion de la lumière (centrifuge) 1913-14 huile sur toile 65x43cm passionné par les mathématiques, il s’essaie à un art scientifique, comme le fit Seurat. La palette est restreinte, mais les lignes de force donnent la cadence.
Expansion de formes lumière 1912-14 aquarelle 29×23, 5cm
Severini précise ses options particulières dans Les Analogies plastiques du dynamisme (1913-1914): une forme donnée en convoque d’autres par affinités ou contrastes simultanés. De là des équivalences qui s’expriment dans l’algèbre de titres tel
Danseuse +Mer= Bouquet de fleurs 1914 h/t 92x60cm ou Danse de l’Ours= Voiliers+ Fleurs 1914 h/t et paillettes 104x90cm
Danseuse 1915 huile sur toile 100x81cm Comme une marionnette, elle appartient à la série des pantins.
Danseuse articulée 1915 huile sur toile et éléments mobiles 60x45cm le réel s’introduit dans l’œuvre.
Le train Nord-Sud 1912 huile sur toile 49x64cm la vision simultanée est créée grâce à l’introduction de repères verbaux.
Tramway sur le boulevard 1913 pastel sur carton 51×61, 6cm la vision est hachée pour donnée l’idée de vitesse.
Canons en action 1914-15 huile sur toile 50x60cm l’artiste a essayé à la fois de traduire le bruit du canon et de montrer la fumée provoquée par l’engin en action, en y ajoutant des textes qui évoquent des sentiments ou des sensations. Lui reste à résoudre une difficulté : ajouter le vacarme à l’image et transcrire la sensation de la façon la plus complète. Severini, dans la logique du cubisme des « papiers collés » introduit le mot et l’onomatopée. Il glisse ainsi vers une peinture-poème. Certains des procédés peuvent paraître rudimentaires, (le « bboumm » de la détonation). D’autres s’efforcent de préciser la technique elle-même, « perfection arithmétique », « rythme géométrique », « courbe graduelle vers la terre ». Le tableau est à lire autant qu’à regarder, d’autant que les figures des artilleurs ne sont qu’évoquées et le canon lui-même représenté de façon peu détaillé. Pendant la guerre, il traitera des sujets militaires tels que les trains (thématique futuriste). Il est significatif qu’il n’introduise pas une présence humaine et demande aux épures des ingénieurs les éléments constitutifs de son langage pictural. L’alliance de la modernité industrielle et de la modernité artistique apparaît de façon patente. Severini dénomme son esthétique « réalisme idéiste ».
Train blindé en action 1915 huile sur toile 117×87, 5cm L’une des rares toiles de Severini qui n’ait recours ni aux mots, ni au collage des signes et des symboles, celle-ci prend appui sur une photographie publiée dans Le Miroir le 1er nov. 1914. La légende raconte comment le convoi « ayant franchi à toute vapeur les premières lignes ennemies, (…) vient de stopper, et déjà ses pièces d’artillerie, braquées sur les tranchées allemandes font feu. (…) Contre les cuirasses de la locomotive et des wagons, les balles sonnent sans discontinuer. »L’épisode, une rareté possible au début du conflit, devient, chez lui, exaltation de la puissance mécanique. Des lignes obliques s’entrecroisent comme les trajectoires des projectiles et les silhouettes des fantassins sont dominées par le tube du canon. La fumée enveloppe la scène, fumée peinte « à la Léger », plans courbes feuilletés.
Portrait de Paul Fort 1915 fusain, encre de chine et papiers marouflés sur toile 81x65cm il a épouse la fille du poète. Les poètes étaient à l’époque, très présents sur la scène artistique, défendant ou pourfendant les peintres.
Période cubisme de 1916 à 1919, En 1916, peu de temps après avoir exécuté et exposé ses toiles de guerre, Severini s’écarte des sujets guerriers pour produire des natures-mortes cubistes.
Femme lisant 1916 -huile sur toile 147x115cm se présente comme en papier découpé, mais il s’agit ici de peinture imitant ces papiers…
Joueur de trombone c.1916 huile sur toile 70x40cm le mot donne sens à l’oeuvre
Après 1918, il va se trouver plus marqué par le Cubisme classique de Braque et Gris.
Nature morte à la guitare 1919 tempera sur toile 115x81cm Il réalise aussi à cette époque de remarquables collages plus cubistes que futuristes.
Retour à la figure de 1920 à 1943 Il se tourne vers le Réalisme, participant comme Picasso, La Fresnaye ou Derain au « retour à l’ordre » qui se manifeste partout en Europe et dont il rend compte dans son ouvrage Du Cubisme au Classicisme (1921). Les tableaux de cette époque montrent un sujet traditionnel traité d’une façon plus classique du point de vue de la composition et de la facture.
Maternité 1916 huile sur toile 92x65cm ressemble à une Vierge à l’enfant. Il s’agit de sa femme et de leur fils. Qui disparaitra rapidement.
Portrait de Jeanne 1916 huile sur toile 46x38cm figé dans la douleur malgré la luminosité.
Castello di Montegufoni 1921-22 “La Sala delle Maschere” (La Salle des Masques) : En 1922, il décore de fresques une pièce du Castello di Montegufoni à la demande d’Osbert Sitwell, propriétaire des lieux. Le choix du peintre, malgré le désir des enfants pour leur ami Picasso, est tombé sur Gino Severini, C’est le thème de la comedia delle arte qui est souhaité pour le petit salon de l’aile des enfants. Severini fut enthousiaste du choix du sujet car ceci lui permettait de représenter des personnages qui étaient à moitié chemin entre l’invention et la réalité, entre l’humain et l’abstrait, ce qui correspondait parfaitement à l’état où se trouvait son art à cette époque de passage du cubisme au classicisme. Sur le mur nord sont représenté une Pulcinella avec le violon et deux Arlequin autour d’une table dans le jardin du château, qui sont en train de verser du vin. Sur le mur est, deux Pulcinella, une avec une flute, l’autre avec la guitare, tandis que sur le mur sud, sont représentés Arlequin, Beppe Nappa et Tartaglia qui marchent dans le jardin de Montegufoni en jouant allégrement chacun leurs instruments. Ces derniers représentent les deux fils de Sitwell et Severini lui-même. Sur le 4è mur, sont au contraire reproduit deux grandes nature morte, avec comme fond le paysage de Montegufoni. L’oeuvre fut terminée par Severini au printemps de l’année 1922.
La famille du pauvre Polichinelle 1923 huile sur toile 101×65, 5cm représentation de sa famille avec le deuxième fils qui mourra à 6 ans. Il aura deux filles Gina et Romana.
Le joueur de cartes 1924 huile sur toile 75x100cm Il rend la scène irréelle par l’utilisation des costume et cette ouverture sur le monde
Portrait de Gina Severini 1934 huile sur toile 100x73cm C’est par l’intermédiaire de Jacques Maritain (1882-1973) l’un des grands penseurs catholiques du XXe siècle et de sa femme Raïssa, qu’il renoue avec le catholicisme, puis les Dominicains de Paris.
Portrait de Jeanne et Gina Severini 1934-35 huile sur toile 147x115cm le pigeon, don glouglou, est de la famille et a un intérêt plastique.
Portrait de famille 1936 huile sur toile 174x118cm qui lie la France et l’Italie, Paris et Rome…
Mosaïque façade de l’église Saint Marc à Cortone il s’adonne à la mosaïque de Ravenne, celle aux tessons à feuille d’or qui capture la lumière.
Après 1950, il va tenter de réaliser quelques tableaux abstraits (Pas de deux, 1950), puis va revenir à certaines formules de sa jeunesse et donnera, en 1960, de nouvelles versions des toiles disparues pendant la guerre.

